Interview de Clovis Salvat, cofondateur de RAION Editions
Cette rencontre RAION Editions propose un éclairage concret sur le lancement d’une nouvelle maison d’édition manga dans un marché en pleine mutation. À travers cette interview de Clovis Salvat, cofondateur de RAION Editions, on découvre une approche stratégique, locale et internationale, pensée pour durer malgré les turbulences du secteur.
Clovis Salvat raconte en interview les origines du projet RAION Editions
Webtoon Planet : J’ai vu passer l’info sur LinkedIn : tu te lances dans l’édition avec RAION. On prononce bien « Raïon » ?
Clovis Salvat : Oui, c’est ça. C’est la version japonaise. Au Japon, le « l » se transforme en « r », donc « lion » devient « raïon ». C’est de là que vient le nom.
Webtoon Planet : Tu lances ta maison d’édition dans un contexte de marché assez particulier. Le manga a connu un boom incroyable pendant plusieurs années, grosso modo entre 2019 et 2023, puis ça a commencé à se tasser. En 2024 et 2025, ça s’est effondré, et en 2026, on a probablement touché le fond. C’est peut-être le meilleur moment pour se lancer, mais en même temps il y a énormément de séries qui inondent les librairies sans forcément trouver leur public. Comment est-ce que tu as analysé le marché avant de te lancer ?
Clovis Salvat : Le moment est effectivement particulier, et c’est justement pour ça qu’on a voulu faire les choses bien. On a été incubés pendant dix mois au sein d’un incubateur de start-up qui s’appelle Why Not, au sein du groupe Igensia. L’idée, c’était justement de comprendre ce qui est en train d’évoluer dans le monde de l’édition, et de ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier.
Pour t’expliquer, on est trois associés. Deux d’entre nous ont dix ans d’expérience en tant qu’éditeurs, donc on connaît déjà bien le milieu. La question, c’était surtout : sur quel modèle on peut s’appuyer pour que ce soit un peu plus vertueux, sachant que le marché est en crise et qu’il y a beaucoup de choses qui sont en train de tomber, de s’écrouler.
Nous, l’idée, c’était justement de nous déployer sur différentes temporalités, sur différents niveaux. On est un éditeur toulousain, donc on s’ancre d’abord localement, puis nationalement. Et en même temps, le manga est devenu mondial : il y a des foyers créatifs dans le monde entier. Nous, l’idée, c’est d’aller chercher ce qui nous parle le plus dans la culture manga dans différents pays, et de relier tout cela dans des collections thématiques.
Par exemple, pour la première année, on ne fait que deux titres. Comme tu le disais, il faut commencer petit, il faut bien jauger pour ne pas se retrouver dans une situation trop complexe, financièrement parlant. Donc on a commencé avec deux titres au sein de la même collection, deux silent mangas. Il y a Anhuman, un manga français, déjà sorti, qui fait son petit chemin en librairie et qui fonctionne plutôt bien. Et le deuxième projet, qu’on est en train de défendre actuellement en financement participatif, c’est un manga hongkongais qui s’appelle Lullaby of the Untamed. C’est aussi un silent manga, animalier.
Donc, pour répondre à ta question, l’idée, c’est de ne jamais jouer sur un seul plan, de ne jamais mettre tous ses œufs dans le même panier. On se déploie au niveau national, on fait de la création francophone et de la création internationale, et, pour les modèles de financement, on a deux circuits. On commence par le financement participatif, qui nous sert de levier de prévente. Cela nous permet de réinvestir l’argent pour avoir un livre plus qualitatif et mieux rémunérer les artistes. Et, dans un second temps, il y a le circuit libraire.
Webtoon Planet : Tu dis que vous êtes trois associés, dont deux avec dix ans d’expérience dans l’édition. Tu n’as pas précisé : c’est de l’édition manga spécifiquement ?
Clovis Salvat : C’est un peu plus large que ça. Moi, j’ai travaillé dans une maison basée à Toulouse qui s’appelle Third Éditions, qui publie des essais d’analyse sur la pop culture. J’y ai passé deux ans en CDI. Et l’autre associé dont je te parlais, Octave Ly, est cofondateur d’une maison d’édition qui s’appelle Du Noir sous les Ongles, qui est une maison indépendante de bande dessinée. Il a aussi fait beaucoup de prestations éditoriales pour d’autres éditeurs, il a été imprimeur, et il est lui-même auteur de bande dessinée.
Webtoon Planet : D’accord. Donc, en fait, vous balayez un peu tous les savoir-faire de l’édition : édition, impression, prestations pour d’autres maisons, etc. Vous avez quand même pas mal d’expérience sur l’ensemble de la chaîne.
Si je comprends bien, vos deux premiers mangas sont des silent mangas, donc des ouvrages qui, par définition, peuvent être vendus dans le monde entier sans adaptation de texte.
Clovis Salvat : Exactement.
Webtoon Planet : Est-ce que vous arrivez déjà à les vendre à l’international, ou est-ce que, pour l’instant, ça reste quand même très localisé à Toulouse et à la France ?
Clovis Salvat : Pour l’instant, on est encore au début. Il faut déjà qu’on arrive à convaincre des partenaires. En tout cas, du côté du partenaire hongkongais, Ahnuman a plutôt intrigué. Il n’y a rien de signé, mais la proposition graphique les a intéressés.
Et après, l’idée, c’est qu’une fois qu’on aura un catalogue un peu plus étoffé, la plupart des ventes de droits internationaux se feront sur les grands salons du livre. Il y a le Salon du livre de Paris, Francfort, Angoulême…
Webtoon Planet : Tu étais au Salon du livre de Paris la semaine dernière ?
Clovis Salvat : Non. Là, comme on est vraiment au tout début, il faut qu’on se concentre d’abord sur le catalogue. Pour ce type de gros événement littéraire, l’important, c’est de venir avec un stand, mais, avec un seul titre à défendre, c’est un peu compliqué. Payer un stand complet pour un seul titre, c’est risqué.
Webtoon Planet : Tu me parles de Francfort, mais j’imagine que vous ne prévoyez pas non plus d’y aller dès cette année.
Clovis Salvat : Pas cette année. Pour la vente de droits, on le fera quand on aura un catalogue un peu plus fourni, avec des artistes locaux dont on peut proposer les droits à l’international.
Webtoon Planet : Tu t’es fixé un objectif de catalogue avant de commencer à faire les salons ou à démarcher des éditeurs étrangers ? Un nombre minimum de titres, par exemple ?
Clovis Salvat : Pas forcément un nombre précis. C’est plus une question de temporalité. À partir de la deuxième année, je pense qu’on va vraiment passer la seconde sur ce niveau-là. Cette année, on aura deux titres. L’année prochaine, on en aura quatre. Donc, quand on aura six titres, on commencera à démarcher sérieusement.
Webtoon Planet : Tout à l’heure, tu disais que vous avez été incubés pendant plusieurs mois dans un incubateur de start-up. En quoi une maison d’édition est-elle une start-up, au fond ?
Clovis Salvat : C’est dans le sens entrepreneurial du terme. On dit « start-up » parce que c’est une entreprise qui se lance. En gros, ils nous ont accompagnés sur le juridique, la structuration, l’organisation du temps de travail, toutes les étapes d’accompagnement d’une jeune société : le financier, la comptabilité, la manière de structurer l’activité. On connaît notre métier d’éditeur, mais créer une entreprise, c’est encore un autre métier.
Webtoon Planet : Oui, puis créer une entreprise, c’est une chose. La gérer au quotidien, c’en est encore une autre.
Clovis Salvat : Exactement.
Webtoon Planet : Pour l’instant, vous cherchez donc à développer votre catalogue, avec notamment des auteurs français. Vous avez beaucoup de projets en cours de préparation ? Et plus largement, comment vous repérez les projets ?
Clovis Salvat : Pour l’année prochaine, on a quatre titres. Trois achats de droits, et une création originale française. Plus précisément, on a déjà deux titres hongkongais sûrs, on est en train de négocier un titre taïwanais, et on a un titre français.
Webtoon Planet : Vous négociez directement avec les structures là-bas ?
Clovis Salvat : Oui, on passe avec l’éditeur sur place et on négocie au niveau des contrats, sur la répartition des droits d’auteur, sur les coûts, sur tout cela. Là, on a déjà trois contrats validés : la création française et les deux créations hongkongaises. Il nous manque encore le contrat taïwanais.
Webtoon Planet : Et ce sont bien des œuvres déjà publiées à Hong Kong et à Taïwan ? Donc on est sur de l’achat de droits, pas sur de la création originale sur place.
Clovis Salvat : Oui, c’est ça. On a une seule création originale, qui est le manga français inédit, et après trois achats de droits à l’international pour l’année prochaine.
Et sur le vivier plus orienté création originale, nous, on est basés à Toulouse. On a aussi créé, à côté, un festival de bande dessinée qui s’appelle Casse Pastel. Cela nous permet de faire partie d’un écosystème créatif bande dessinée très vivant à Toulouse, et de rencontrer beaucoup de monde. À Toulouse, on a aussi l’École internationale du manga et de l’animation, qui est une école importante et qui forme beaucoup de talents très prometteurs.
Webtoon Planet : Et c’est là, dans cette école, que vous allez recruter vos futurs auteurs ?
Clovis Salvat : Pas pour les prochains titres. Mais, à l’avenir, potentiellement, oui.
Webtoon Planet : Vous avez choisi de développer des titres venus de Hong Kong et de Taïwan. J’imagine que c’est peut-être parce que la concurrence est moins rude que sur les licences japonaises… ou alors parce que vous avez eu de vrais coups de cœur sur ces projets. Comment vous avez choisi cette direction ?
Clovis Salvat : Pour les titres qu’on va défendre pendant les deux premières années, ce sont vraiment des coups de cœur. C’est vrai que RAION est récent, mais ce sont des titres que nous avons découverts depuis des années et qu’on aime beaucoup. Ce sont des choses antérieures à la création de la maison d’édition.
Et, dans le cas du manga hongkongais qu’on sort cette année, cela fonctionnait extrêmement bien, parce que l’idée, c’était d’avoir des collections thématiques très fortes. Quand on était en train de créer Ahnuman, on savait que cette œuvre-là existait, et on les a pensées ensemble pour les sorties de la première année. Il y a donc une vraie cohérence. L’idée, ce sont des coups de cœur, mais des coups de cœur qu’on fait résonner à l’intérieur de collections.
Évidemment, le Japon fait aussi partie de nos horizons. On a des contacts avec des Japonais, et il y a des titres qu’on aimerait acquérir. Mais, dans un premier temps, ce sont ces titres-là qui nous parlaient le plus. Ce sont un peu les pierres angulaires pour construire les collections qui viendront ensuite.
Webtoon Planet : Justement, vous envisagez différentes collections. Est-ce que ce seront des collections par pays d’origine — japonaise, taïwanaise, hongkongaise — ou est-ce que vous allez tout mettre sous une même bannière avec une logique plus simple ?
Clovis Salvat : Nous, on part du principe que c’est du manga. Le manga, ce sont des codes graphiques, et, en fonction des pays, ce n’est pas vraiment gênant. On peut appeler cela manga, quelle que soit l’origine. Ce qui va structurer notre catalogue, ce sont plutôt les thématiques. Par exemple, il y a la collection Silent Manga, donc manga muet. L’année prochaine, on aura une collection horreur, une collection arts martiaux, ce genre de choses.
Webtoon Planet : D’accord. Donc les collections seront davantage thématiques que géographiques.
Clovis Salvat : Exactement.

Ligne éditoriale, catalogue et stratégie internationale
Webtoon Planet : Les mangas que vous allez publier vous-mêmes, notamment les mangas français dont vous serez les premiers éditeurs, est-ce que vous envisagez aussi de les publier en numérique ? Par exemple sur Mangas.io, ou sur d’autres plateformes ? Et est-ce que vous avez envisagé une publication en format vertical, façon webtoon ?
Clovis Salvat : Oui. Déjà, pour rebondir sur le nom de ton site, oui, effectivement… Pour les versions numériques, on aimerait beaucoup travailler avec Mangas.io. Pour l’instant, on est au début, donc il faut qu’on segmente. On ne peut pas être partout. Mais c’est clairement une volonté de pousser aussi nos titres en numérique.
Et après, pour la partie webtoon, c’est aussi en réflexion. Il faut qu’on trouve le bon intermédiaire. Je sais qu’Allskreen, une société du groupe Ankama, fait ce type d’adaptation, et cela peut être une bonne alternative d’avoir une adaptation au format webtoon.
Webtoon Planet : Et, dans ce cas-là, vous envisageriez de coloriser le manga, ou vous le garderiez en noir et blanc en disant : on accepte de le verticaliser, mais on ne veut pas trop altérer l’œuvre ?
Clovis Salvat : Là-dessus, ce sera vraiment l’artiste qui aura le dernier mot. Dans le principe, je pense qu’en noir et blanc, ce n’est pas gênant. Après, tout dépend de l’usage. Moi, je n’ai pas de blocage particulier avec cela. Personnellement, en tant que lecteur, je préfère lire en noir et blanc. Après, s’il y a besoin d’une version colorisée, je n’y suis pas opposé. Mais, pour moi, c’est vraiment l’auteur qui a le dernier mot. Cela reste son œuvre, cela reste son travail.
Webtoon Planet : Ahnuman, c’est un one shot ou une série ?
Clovis Salvat : Ce sera une série courte, pensée en deux ou trois tomes maximum. Je ne t’en avais pas parlé au début, mais c’est quelque chose qu’on a identifié grâce à une grosse étude de marché. On a aussi fait des questionnaires pour jauger un peu les attentes des gens. Et, en fait, les séries longues sont très rebutantes pour une partie du lectorat. Donc nous, on veut plutôt se positionner sur des séries courtes.
Webtoon Planet : C’est intéressant, parce qu’un one shot, c’est rassurant pour l’acheteur : il se dit qu’il est sûr d’avoir la fin de l’histoire. C’est vrai qu’il y a beaucoup de séries manga qui se lancent, et parfois, notamment avec de nouveaux éditeurs, on ne sait pas s’ils auront les reins assez solides pour finir la série. En revanche, le one shot coûte cher en promotion et en marketing, parce que tous les efforts que vous allez faire pour vendre le tome 1 ne bénéficieront pas ensuite à un tome 2. Un tome 2 est toujours plus facile à vendre qu’un tome 1, puisque le travail de promotion a déjà commencé. Dans votre étude de marché, vous avez aussi pensé à cela ?
Clovis Salvat : Bien sûr. Après, dans l’édition, il y a quand même cette règle d’érosion. En moyenne, un tome 2 se vend 25 % de moins qu’un tome 1. Et ensuite, c’est dégressif : un tome 3 se vend 25 % de moins qu’un tome 2, etc. Cela, c’est vrai dans l’édition de manière générale.
Après, le marché du manga a quelque chose d’un peu différent, c’est qu’il y a tout ce qui relève du média mix, donc les adaptations, qui peuvent relancer les ventes. Si on sait qu’une série va avoir une adaptation, il n’y a pas de souci, parce que cela va redynamiser tous les tomes de la série et cela peut provoquer de très gros scores.
Mais, globalement, sur des séries qui n’ont pas d’adaptation ou qui ne s’inscrivent pas dans un dispositif de média mix plus large, le taux d’érosion de 25 % par tome est bien réel. On a regardé une grosse étude qui parlait de ça, et j’ai aussi croisé cela avec les retours d’amis professionnels du secteur pour voir, au niveau de leurs volumes de vente, si cela se confirmait. Donc oui, il y a un vrai principe d’érosion. C’est aussi pour cela qu’on veut faire des séries courtes. Pas forcément des one shots, mais plutôt des séries courtes.
Modèle économique, financement et développement de la communauté
Webtoon Planet : Vous avez donc un véritable plan économique, j’imagine. Je pense que l’économie de l’édition BD et manga n’est pas simple en ce moment, donc c’est très ambitieux de se lancer maintenant. Est-ce que vous avez des objectifs chiffrés qui vont vous permettre de savoir assez vite si votre plan fonctionne ? Et est-ce que vous avez des solutions de repli si les ventes ne sont pas au rendez-vous ?
Clovis Salvat : Oui. Déjà, je peux te le dire très franchement : aujourd’hui, on n’est pas rémunérés par RAION. En fait, on a le chômage, qui nous permet de nous investir totalement dans la boîte sans que ce soit, à court terme, un coût trop lourd pour la structure. Cela nous donne un peu de souffle en trésorerie sur ce point-là.
L’idée, ce serait d’arriver à 200 000 euros de chiffre d’affaires pour commencer à sortir des salaires. Notre indicateur principal, c’est le nombre de volumes vendus sur les deux premiers titres, pour voir ce que donne l’année 1, puis en année 2 comment on peut se projeter. En tout cas, les prévisions sur Ahnuman sont plutôt bonnes pour le moment.
Webtoon Planet : Ahnuman, c’est vendu 9,95 euros, c’est ça ?
Clovis Salvat : Oui.
Webtoon Planet : Donc vous voulez faire 200 000 euros avec seulement deux titres ?
Clovis Salvat : Non, non, pas avec seulement deux titres. C’est plutôt à horizon des années suivantes. Là, pour Ahnuman, on est sur un tirage de 2 600 exemplaires. Et on a aussi fait une campagne de financement participatif qui a levé 7 500 euros.
Webtoon Planet : Justement, le financement participatif, pour une maison d’édition toute neuve, que les gens ne connaissent pas encore, sur un titre que les gens ne connaissent pas non plus, est-ce que c’est compliqué d’aller chercher 7 500 euros ? Ce n’est pas une somme énorme, mais cela permet déjà de financer au moins l’impression, et peut-être de commencer à rémunérer un peu l’auteur. Quand vous avez lancé la campagne, vous aviez déjà des objectifs très précis ? Comment vous avez construit cela ?
Clovis Salvat : Oui. Ce qu’on s’est rendu compte, déjà, c’est que la plateforme Ulule a quand même une communauté active, qui défend des projets assez ambitieux. Après, il a fallu convaincre. On a passé un mois de campagne à envoyer beaucoup de messages, à essayer de faire parler de nous, à essayer de convaincre.
Et puis le projet Ahnuman avait quelque chose de très radical dans sa proposition. On s’est rendu compte qu’avoir une proposition graphique forte et un vrai pas de côté éditorial, c’est ce qui a séduit. Nous, on l’a analysé comme ça.
Par ailleurs, on est certifiés Ulule : on a fait leur formation en interne. Donc on avait aussi toutes les bases, toutes les clés de professionnels du financement participatif. Cela nous a permis d’appliquer une stratégie claire, avec des objectifs précis.
Webtoon Planet : Et, dans votre modèle, vous prévoyez de lancer tous vos titres via le financement participatif ?
Clovis Salvat : Oui, en tout cas pour l’instant. L’idée, c’est de s’en servir comme d’un levier de prévente. Ce qui est compliqué, pour une maison d’édition, c’est d’atteindre le point mort, c’est-à-dire le moment où on commence à rembourser le premier tirage et à gagner de l’argent.
Et ce qui peut être compliqué aussi, c’est le placement en librairie quand on n’est pas encore connu. Donc le financement participatif nous sert de levier de prévente. Et ce qui est intéressant, c’est que cet argent, on le réinvestit dans la fabrication pour faire de plus beaux ouvrages.
Par exemple, sur cette campagne, on proposait une fabrication un peu haut de gamme, dans le sens où on a mis deux couches de vernis sur les deux éditions pour obtenir quelque chose avec un rendu vraiment qualitatif. L’idée, c’est de montrer que cet argent sert à envoyer le livre vers quelque chose de plus beau, de plus soigné pour tout le monde.
Webtoon Planet : J’imagine donc qu’auprès du grand public, dans le réseau librairie, il y aura une version classique, et qu’en revanche la version collector sera réservée aux salons ou à la vente directe sur votre site. C’est bien ce qui est prévu ?
Clovis Salvat : C’est ça. La collector, c’est un tirage unique. Là, on en a fait 200 exemplaires. Il doit nous en rester une petite centaine, et, une fois que ce sera écoulé, ce sera terminé.
Webtoon Planet : D’accord. Et justement, comme c’est du manga silencieux, vous pouvez vraiment le vendre partout. Mais, au-delà de cette question-là, j’ai l’impression que vous travaillez aussi beaucoup le terrain local.
Clovis Salvat : Oui, tout à fait. On a commencé à faire des salons. En tant qu’éditeur local, on s’implique beaucoup dans la vie culturelle et éditoriale de notre département et de notre région. On va rencontrer des médiathèques, des librairies, des professionnels. On essaie de se faire connaître et de pousser aussi des axes de médiation culturelle.
J’ai travaillé en bibliothèque pendant deux ans, à la grande bibliothèque de Toulouse, le vaisseau amiral, et j’étais au rayon manga. Mes missions, c’était justement la médiation culturelle : amener tout un public vers le manga, le webtoon et toute cette culture-là.
Donc tous ces leviers de médiation culturelle, faire vivre une expérience, proposer quelque chose autour du livre, on essaye aussi de les mobiliser. Là, on a commencé à faire pas mal de salons, pas mal de rencontres en librairie, pas mal de dédicaces, pas mal de rencontres en médiathèque. Et on voit qu’il y a une dynamique. Sur les retours qu’on a eus sur les salons qu’on a faits, les ventes sont plutôt bonnes.
Webtoon Planet : D’accord, super. Donc, pour l’instant, vous avez le sentiment que cela démarre bien, vous n’êtes pas déçus. Est-ce que, comme on dit, l’appétit vient en mangeant ? Est-ce que vous avez envie d’en faire davantage que ce que vous aviez prévu au départ, ou est-ce que vous allez rester bien concentrés sur vos objectifs et construire des bases solides avant de vous emballer ?
Clovis Salvat : Je pense qu’il faut construire des bases solides. Comme tu le disais, ce qu’il faut pour être vraiment efficient, c’est avoir de la donnée. Tant qu’on n’a pas ça, c’est compliqué de se projeter sur du très long terme. Donc là, on a besoin d’engranger de la donnée pendant les deux premières années. On se fixe nos objectifs, on récupère ces données, on les traite, et, à partir de là, on voit si on change la feuille de route ou si on reste sur le plan de base.
Webtoon Planet : Vos données, vous les récupérez comment ? J’imagine qu’avec Ulule, vous avez une connaissance assez fine de vos acheteurs, notamment vos acheteurs « premiers soutiens », ceux qui vont sur les éditions collector. Est-ce que vous avez d’autres moyens de récupérer des données sur les autres acheteurs ou sur votre communauté, de manière plus générale ?
Clovis Salvat : On a une lettre d’information sur notre site internet, cela nous permet d’échanger avec la communauté. Et puis il y a beaucoup les réseaux sociaux. C’est bête à dire, mais on a des réseaux sociaux assez actifs, et on échange pas mal avec beaucoup de monde.
Vu qu’on est une jeune maison d’édition et qu’on est peu nombreux, il y a un côté très humain. Il y a une proximité qui s’est créée. Beaucoup de gens nous contactent directement via les réseaux sociaux, donc cela nous permet aussi d’échanger avec notre public. Cela fonctionne plutôt bien.
Après, on travaille avec Harmonia Mundi comme diffuseur-distributeur, et ils nous font remonter aussi les retours des librairies. Cela nous permet d’avoir également ce versant-là, un peu plus professionnel.
Webtoon Planet : Et, sur l’ensemble de votre audience, entre les réseaux sociaux et la lettre d’information, vous en êtes à combien aujourd’hui ?
Clovis Salvat : Sur les réseaux, on a passé les 3 000. On doit être autour de 3 500.
Webtoon Planet : Vous avez fait comment pour recruter tous ces gens ? Juste en annonçant que vous lanciez une maison d’édition et en parlant des projets ?
Clovis Salvat : Oui, et puis on est allés commenter des vidéos, échanger avec les gens, aller sur des forums. On a passé beaucoup de temps à aller se présenter, à parler autour de nous, et puis il y a eu un bouche-à-oreille qui s’est mis en place.
Toulouse, c’est une ville très étudiante et très tournée vers la culture manga. Il y a une vraie dynamique autour de ça. Par exemple, quand on a fait la remise en main propre pour clôturer Ahnuman, quatre mois après notre lancement, on a eu 180 personnes à la soirée.
Webtoon Planet : Ah oui, quand même. Une soirée de lancement à 180 personnes, c’est déjà très bien.
Clovis Salvat : Oui, c’était super. Et il y avait des gens qui étaient là grâce au bouche-à-oreille, grâce aux réseaux. J’ai vraiment l’impression qu’il y a un effet boule de neige, une dynamique. On essaie d’être très actifs et de créer un maximum d’interactions avec les gens.
Webtoon Planet : Pour l’instant, c’est quand même beaucoup de travail. Vous partez de rien, vous avez réussi à construire une audience de 3 500 personnes, avec en plus une lettre d’information qui compte déjà plusieurs centaines d’inscrits. C’est très bien, surtout vu votre stade de développement. Combien de temps vous consacrez à l’animation de cette communauté et au recrutement de nouvelles personnes intéressées ?
Clovis Salvat : Au moins une heure par jour et par personne. Donc, à trois, cela fait environ trois heures par jour.
Webtoon Planet : Oui, quand même. Cela fait quasiment une demi-journée de travail quotidienne. C’est normal que cela finisse par produire des résultats.
Clovis Salvat : Oui, c’est beaucoup de temps investi. Mais, au début, on a aussi remarqué quelque chose en faisant les questionnaires : la communauté des réseaux sociaux, qui peut aller vers le financement participatif, et la communauté des lecteurs et lectrices qui vont acheter en librairie, se croisent, mais ce ne sont pas exactement les mêmes personnes.
Donc il fallait qu’on travaille les deux en parallèle. C’est comme cela qu’on l’a pensé en amont : on savait vers quels titres on voulait aller, et ensuite la question, c’était de savoir comment convaincre. Quels sont nos publics cibles, de manière très concrète, et comment leur parler. Donc il y avait le versant réseaux sociaux, et le versant plus librairie. Il fallait jouer sur les deux leviers en même temps.
Webtoon Planet : En tout cas, je comprends mieux l’intérêt de votre passage en incubation, parce que vous avez vraiment l’air d’avoir appris à devenir des entrepreneurs efficaces. Pour l’instant, j’ai l’impression que votre plan se déroule plutôt bien, donc j’espère que cela va continuer !
À travers cette interview de RAION Editions, on comprend que la jeune maison toulousaine mise sur une stratégie hybride mêlant financement participatif, ancrage local et ambition internationale. Entre prudence économique et choix éditoriaux affirmés, RAION pose les bases d’un modèle qui pourrait bien s’inscrire durablement dans le paysage du manga francophone.
Propos recueillis par Edmond Tourriol


